Ma sœur est morte dans une cave. Elle avait dix-neuf ans. Et moi, son frère, son sang, la seule personne au monde qui aurait pu décrocher ce téléphone cette nuit-là, j'ai éteint.
· · ·
Trois heures du matin. Le téléphone hurle.
Pas une sonnerie. Un cri. Un cri électronique qui fend le silence de la chambre comme une lame, qui m'arrache au sommeil d'un coup sec, vertical. Le genre de réveil qui laisse le cœur avec trois battements en avance sur le cerveau.
Le corps sait avant vous. Toujours. Avant que la raison ne formule, il y a cette vibration sourde dans la poitrine, cette fréquence de catastrophe que les mots mettent toujours quelques secondes de trop à rattraper.
Je tends la main vers la table de chevet. L'écran s'allume, m'aveuglant dans le noir.
Maman.
Quelque chose se contracte dans ma poitrine. Une angoisse froide, qui ne demande pas la permission.
Depuis quelques semaines, ses appels nocturnes se multiplient. Son compagnon. Les disputes. Le flot de mots désespérés qu'elle déverse à des heures impossibles. J'ai appris à recevoir ces appels comme on reçoit une pluie fine. On ne l'arrête pas. On attend qu'elle passe. Je suis son fils, je soutiens et j'écoute.
Mais cette nuit, je suis épuisé.
Je suis en formation pompier. Je dois me lever dans quelques heures pour repartir à la caserne. J'ai besoin de dormir. Vraiment dormir.
Je regarde l'écran sonner. Le nom de ma mère pulse dans le noir comme un cœur étranger.
Je ne décroche pas.
La sonnerie va jusqu'au bout. Le silence revient. Je referme les yeux.
Demain. Demain je rappellerai.
Quelques minutes. Mon cœur ne s'est pas encore calmé. Et puis le téléphone sonne à nouveau.
Maman.
Cette fois, je ne réfléchis pas. Je tends la main. J'éteins. En pleine sonnerie. Le cri s'interrompt comme une porte qu'on claque.
Le silence. Le vrai. Celui que j'ai choisi.
Ma mère, où qu'elle soit, vient de tomber dans le vide.
Je ne le sais pas encore.
Je m'endors.
Je ne sais pas que ce sont les dernières heures de l'enfant que j'étais.
· · ·
L'aube.
Une lumière dorée s'infiltre par les rideaux. Les oiseaux chantent. Le monde a l'air normal, calme. Comme si la nuit n'avait été qu'une parenthèse.
Mon téléphone est éteint sur la table de chevet en bois. Je le rallume.
L'écran s'illumine. Les notifications apparaissent, une par une.
Deux messages vocaux.
Horodatés à trois heures du matin.
Je reste immobile, le téléphone au creux de la main.
L'appréhension de la nuit n'a pas disparu. Elle attendait l'aube.
J'appuie sur play.
· · ·
La voix de ma mère me percute.
Elle hurle. Les mots arrivent par éclats, hachés, noyés dans les sanglots, à peine humains tant la douleur les déforme.
« Christelle… s'est pendue… dans la cave… J'ai enlevé la corde… Les secours sont là… ils essaient de la sauver… »
Plus rien ne bouge.
Ni mon corps. Ni l'air. Ni le temps.
Et derrière les cris de ma mère, derrière le chaos, j'entends quelque chose.
Un bruit.
Régulier. Mécanique. Implacable.
Bip. Bip. Bip.
Le métronome d'un défibrillateur.
· · ·
Ce son, je le connais.
Je l'ai entendu pour la première fois il y a quelques semaines, les bras tendus sur un mannequin en plastique, le regard rivé sur un instructeur qui comptait les compressions à voix haute. Depuis août dernier, six mois, j'apprends à devenir un soldat du feu. Pas encore breveté. Il me manque un examen. Un papier glacé que je recevrai en avril.
Mais j'ai fait le module défibrillateur.
J'ai répété les gestes. J'ai écouté la voix synthétique de la machine. J'ai appris à reconnaître ce rythme. Ce bip qui devait un jour, plus tard, accompagner mes mains sur une poitrine inconnue.
Ce matin, ce rythme accompagne ma sœur qui meurt.
Et ma mère continue de hurler. De pleurer. Ses sanglots saturent le message, déforment l'air, font trembler le téléphone contre mon oreille.
Mais quelque chose se passe en moi.
Sa voix s'éloigne.
Pas physiquement. Mécaniquement. Mon cerveau, sans que je lui en donne l'ordre, abaisse le volume des cris de ma mère et monte celui de la machine. Ses hurlements deviennent un fond sonore. Les bips, eux, prennent toute la place.
Comme si une partie de moi, formée à secourir, avait pris le relais. Comme si ce cerveau de pompier en devenir avait décidé que les pleurs ne servaient à rien, alors que la machine, elle, allait peut-être trouver quelque chose. Allait dire qu'on pouvait choquer. Allait dire qu'on pouvait sauver.
Du plus profond de mes tripes, je l'espérais.
Ça va repartir.
C'est ce que mon cerveau s'accroche à croire pendant que la machine analyse. Ça va repartir. Le bip va devenir un rythme cohérent, ordonné. Mes bras, mes mains, mes gestes répétés sur le mannequin, tout ça va servir à quelque chose, là, dans cette cave, à travers ma mère, à travers les secours. Le défibrillateur va dire choc indiqué. Le cœur va repartir et Christelle va se réveiller.
Ma sœur va revenir.
Une voix synthétique, parfaitement calme, parfaitement inhumaine, traverse le chaos du répondeur.
« Analyse en cours. Ne touchez pas le patient. »
Silence. Pas un vrai silence, parce que ma mère pleure toujours, mais pour moi, à cet instant précis, c'est le silence absolu. Plus rien n'existe que la machine et l'espoir.
Trois secondes. Peut-être cinq. Le temps que la machine lise le cœur de ma sœur. Le temps qu'un algorithme cherche dans ses signaux électriques quelque chose à sauver. N'importe quoi. Une fibrillation. Un frémissement. Une dernière trace de vie.
Je m'accroche, mon cœur bat la chamade.
Puis la voix reprend.
« Choc non recommandé. Veuillez continuer la réanimation cardio-pulmonaire. »
Et le métronome reprend.
Bip. Bip. Bip.
· · ·
Choc non recommandé.
Trois mots.
Trois mots que n'importe qui, dans cette cave, aurait entendus comme une instruction technique. Une étape de plus dans le protocole.
Mais moi, je viens de passer le module.
Et je sais ce que ces trois mots signifient.
Quand un défibrillateur refuse de choquer, ce n'est pas parce que le cœur bat. C'est parce qu'il ne bat plus du tout. Pas de fibrillation. Pas de rythme cardiaque désordonné à remettre en ordre. Rien. L'asystolie. Le silence électrique. Plat.
La machine a cherché quelque chose à sauver, et elle n'a rien trouvé.
Veuillez continuer la réanimation cardio-pulmonaire.
C'est ce qu'on dit quand il ne reste plus que les mains. Quand la technologie a rendu son verdict et qu'on s'en remet à la chair contre la chair, aux bras qui compriment un sternum dans l'espoir insensé de relancer ce que l'électricité elle-même a déclaré perdu.
Ce son que j'ai appris pour sauver bat dans mon téléphone, à trente centimètres de mon oreille, et je ne peux rien faire.
Mes mains savent.
Mes bras savent.
Mon corps entier sait comment répondre à ce bip.
Et il est là, inutile, figé sur un lit, à écouter en différé ce que la machine a compris cinq heures avant moi.
Ma sœur est déjà morte.
Le premier message ne le sait pas encore. Ma mère non plus.
Mais la machine, elle, le sait.
Et moi aussi.
· · ·
Le second message commence.
La voix de ma mère a changé.
Elle n'est plus déchirante. Elle est éteinte. Plate. Vidée de tout ce qui la rendait vivante. Comme si prononcer ces mots lui avait coûté tout ce qu'il lui restait d'humain.
« Christelle est décédée… Il ne reste plus que toi, mon chéri. »
Nous sommes le 25 février 2008.
Ma sœur avait dix-neuf ans.
· · ·
Le message se coupe, et d'une froideur extrême, la voix mécanique du répondeur continue de parler, mais je ne l'entends plus.
Je reste immobile. Le téléphone collé à l'oreille.
Trente secondes. Peut-être une minute. Je ne saurais pas dire. Le temps n'a plus la même mesure. Cette zone-là, qui s'ouvre quand le cerveau atteint sa limite, n'a pas d'horloge.
Mon corps ne tremble pas.
Mes yeux ne pleurent pas.
Mes mains ne lâchent pas le téléphone.
Rien.
Aucune pensée. Aucune émotion.
Comme si quelqu'un, quelque part, venait de couper les circuits.
Mes yeux dérivent vers la fenêtre.
La lumière dorée est toujours là. Le ciel au-dessus des toits est d'un bleu parfait. Obscène. Les oiseaux chantent. Ils ne savent pas. Ils ne sauront jamais. Le monde continue à tourner, indifférent, calme. Comme s'il n'y avait pas, à des kilomètres d'ici, une jeune fille de dix-neuf ans à qui on venait d'enlever une corde au cou, et qui ne verrait plus jamais ce monde tourner, indifférent à son absence.
Et il y a quelque chose dans cette indifférence du monde qui est d'une cruauté si pure qu'elle dépasse tout ce que j'ai connu de la douleur.
· · ·
Mécaniquement, je décolle le téléphone de mon oreille.
Je le pose sur la vieille table de chevet en bois. Doucement. Sans bruit. Comme on pose un objet dont on ne sait plus à quoi il sert.
Et dans ce même geste, sans le savoir vraiment, j'en fais un autre.
Un geste intérieur. Un geste que personne ne voit.
Je prends mon cœur. Et je le range dans le vieux tiroir de cette table de chevet.
Je l'y dépose pour ne plus ressentir. Et je ferme le tiroir, et le laisse là, pour l'oublier à tout jamais.
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Pas de pensées. Pas d'émotions. Pas de larmes. Pas de cris.
Rien.
Une seule chose subsiste. Une seule.
Me déconnecter.
Tel un automate dont les circuits ont disjoncté, mes paupières se ferment mécaniquement. Puis mon corps, tel un fœtus, s'enfonce dans le matelas comme une chose qu'on aurait oubliée là.
· · ·
Je ne sais pas encore que ce matin n'est que le début.
Que la mort ne fait que commencer avec moi. Qu'elle va revenir, encore, et encore, et encore, sous des formes que je ne peux pas imaginer, qu'aucun esprit ne pourrait supporter. Que chaque fois que je croirai avoir touché le fond, le sol se dérobera à nouveau.
Je ne sais pas encore qu'à des kilomètres de moi, dans une cave de Cagnes-sur-Mer, ma mère vient de s'agenouiller devant le corps de sa fille. Qu'elle hurle dans ce sous-sol où personne n'entend. Qu'elle ne pourra plus jamais dormir. Que dans trois mois, dans cette même cave, elle voudra rejoindre Christelle.
Je ne sais pas encore que des vies entières, la mienne, celle de ma mère, celle de mon père, viennent de basculer dans une réalité où plus rien ne sera jamais comme avant. Et qu'au-delà de cette réalité, il en existe une autre, plus étrange, plus invisible, plus impossible, qui frappera bientôt à notre porte.
Je ne sais rien de tout ça.
Ce matin, je sais seulement que ma sœur est morte et que j'ai éteint mon téléphone.
Je me déconnecte.
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Fin du prologue · Le récit continue en 25 chapitres dans le manuscrit.